Le Christ marchant sur les eaux
Julius Sergius von Klever
vers 1880
Localisation : non connue
vers 1880
Localisation : non connue
Il y a une phrase des Béatitudes qui me revient souvent : « Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés. » Nous avons peut-être du mal à comprendre ce bonheur. Comment être heureux lorsque l’on a faim ? Comment être heureux lorsque l’on pleure ? Comment être heureux lorsque l’on est pauvre?
Et pourtant, Jésus semble nous révéler quelque chose de très profond : ce n’est pas la faim qui rend heureux, mais ce qu’elle ouvre en nous. Car celui qui n’a pas faim ne cherche pas à être rassasié. Celui qui ne pleure pas ne peut accueillir la consolation. Celui qui se croit riche de lui-même ne ressent pas le besoin de recevoir. Et peut-être est-ce là notre plus grande pauvreté : nous sommes trop souvent remplis de nous-mêmes. Nous avons nos idées, nos projets, nos certitudes, nos occupations, nos préoccupations.
Nous voulons comprendre. Nous voulons maîtriser. Nous voulons être capables. Nous voulons même parfois être capables de croire par nous-mêmes. Et dans cette vie tellement pleine, où reste-t-il une place pour Dieu ?
Les Béatitudes viennent alors bouleverser notre manière de regarder la vie. Jésus ne nous dit pas : Cherchez la souffrance. Il nous dit plutôt : Lorsque la souffrance ou la maladie est là, ne croyez pas que la délivrance est dans la mort, lorsque la vie vous rend pauvres, ne fuyez pas immédiatement cette pauvreté. Elle peut devenir un lieu de rencontre.
Car Dieu ne peut remplir que ce que nous consentons à ouvrir. Il ne peut rassasier que celui qui accepte de reconnaître sa faim. Il ne peut consoler que celui qui accepte de déposer ses larmes. Il ne peut se donner à celui qui croit déjà tout posséder. La grâce suppose un espace. Et cet espace, nous ne savons pas toujours le laisser exister, le faire exister.
Dans l'Evangile de dimanche dernier, une foule immense suit Jésus. Elle a faim. Les disciples voudraient la renvoyer. Jésus, lui, leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Mais que peuvent-ils donner ? Presque rien. Cinq pains. Deux poissons. C’est dérisoire devant la foule.
Et pourtant, c’est précisément ce peu que Jésus demande. Il ne demande pas aux disciples d’inventer ce qu’ils n’ont pas. Il leur demande de lui donner ce qu’ils possèdent. Alors Jésus prend les pains. Il rend grâce. Il les rompt. Et il les donne. Et le peu devient abondance.
Peut-être que notre vie spirituelle commence de la même manière. Nous attendons souvent d’être meilleurs avant de venir à Dieu. Nous voudrions lui offrir une foi solide, une vie bien ordonnée, un cœur généreux. Mais nous n’avons parfois que notre pauvreté, notre fatigue, nos questions, notre désir de croire. Nos cinq pains et nos deux poissons. Et nous pensons que ce n’est pas assez.
Mais Jésus ne nous demande pas davantage. Il nous demande de lui donner notre peu, car ce que nous retenons ne peut pas être transformé. Ce que nous remettons entre ses mains peut devenir don.
Après avoir nourri la foule, Jésus envoie ses disciples sur la mer. Il fait nuit. Le vent se lève. La barque est malmenée. Les disciples sont seuls.
Et Jésus vient vers eux. Jésus vient dans la nuit de la souffrance, de la maladie, de la pauvreté, de la peur. Il marche sur les eaux. Les disciples ont peur. Nous avons peur car nous nous sentons seuls. Ils ne reconnaissent pas celui qui vient à leur rencontre. N'est-ce pas l'expérience que nous vivons ? Jésus ne ressemble pas à l'image que nous nous sommes fait de lui.
Alors Jésus parle. Il nous dit : « C’est moi. N’ayez pas peur. » Quelle parole étrange. Il ne dit pas : « La tempête est terminée. » Il dit : « C’est moi. », comme si sa présence était plus importante que l’absence de tempête. Comme si le salut n’était pas d’abord que les eaux deviennent calmes, mais que nous découvrions quelqu’un au milieu des eaux, au milieu de nos vies, de nos souffrances, de notre pauvreté.
Pierre regarde Jésus. Il ose. Il descend. Il quitte la sécurité de la barque. Il marche. Puis son regard quitte Jésus. Il regarde le vent. Il voit l'eau sombre. Il ne peut plus rien faire. Il commence à couler. Il est impuissant. Ses compagnons sont loin, dans la barque. Ils ne peuvent rien pour lui. Il ne peut se sauver lui-même. Un abîme s'ouvre pour lui : abandonner, se laisser couler ou se tourner vers Jésus. Alors, il se retourne vers Jésus et se met à crier : « Seigneur, sauve-moi ! » et Jésus tend la main et le prend dans ses bras comme le père prodigue.
Alors je me demande si ces trois passages ne décrivent pas un même mouvement.
Les Béatitudes nous disent : Reconnais ta faim. Soit confiant !
La multiplication des pains nous dit : Donne ton peu. Aie confiance!
Jésus marchant sur les eaux nous dit : Lorsque tu ne peux plus, laisse-toi saisir. N'aie pas peur ! JE SUIS LÀ !
Et tout cela nous conduit vers une même découverte : la vie avec Dieu est une vie reçue. Nous voudrions tellement être à l’origine de tout. Nous voudrions produire notre propre bonheur, notre propre sainteté, notre propre sécurité. Mais l’Évangile nous apprend peu à peu à recevoir: Recevoir le Royaume, recevoir le pain, recevoir le pardon, recevoir l’amour, recevoir le salut, recevoir le Christ.
La multiplication des pains porte déjà en elle quelque chose du mystère eucharistique : Jésus prend le pain, il rend grâce, il le rompt et il le donne. Ce geste annonce celui qui, plus tard, prendra sa propre vie, la donnera, et dira : « Ceci est mon corps, donné pour vous. »
Le Christ ne vient pas simplement nous donner quelque chose. Il se donne lui-même. C’est pourquoi notre plus grand problème n’est peut-être pas que Dieu donne trop peu, c’est que nous recevions si difficilement.
Nous demandons souvent : « Seigneur, donne-moi ceci. Donne-moi cela. Change ma vie. Résous mon problème. Enlève ma souffrance. » Mais peut-être qu’une prière plus profonde serait : « Seigneur, apprends-moi à recevoir ce que tu veux me donner, apprends-moi à recevoir ta présence, apprends-moi à recevoir ton amour, apprends-moi à recevoir ton pardon, apprends-moi à recevoir ta propre vie, apprends-moi à te recevoir.
C’est peut-être cela que signifie devenir ou être pauvre de cœur. Non pas devenir vide de tout mais devenir libre de soi-même, faire de la place, laisser une porte ouverte, accepter de recevoir.
Peut-être que tout se joue finalement là : accepter de recevoir. Pierre nous le montrera encore une fois, le soir du Jeudi saint. Jésus s’approche de lui pour lui laver les pieds et Pierre résiste : « Toi, Seigneur, tu me laves les pieds ? » Il ne comprend pas. Il trouve presque indigne que Jésus s’abaisse ainsi devant lui.
Comme nous, peut-être. Nous acceptons plus facilement de donner que de recevoir. Nous préférons être forts, utiles, capables. Nous voulons bien servir Dieu, mais nous avons parfois beaucoup plus de mal à accepter que Dieu nous serve. Combien sommes-nous à préférer nous taire pour ne pas montrer notre faiblesse ou nos manques, au lieu de demander de l'aide ? Le chemin de Judas ne conduit qu'à la mort. Celui de Pierre à la Vie.
Alors Jésus lui répond : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Cette parole est vertigineuse. Jésus ne dit pas à Pierre : « Lave-moi les pieds à ton tour. » Il lui dit d’abord : « Laisse-moi te laver. »
Il ne nous demande pas d’abord ce que nous pouvons faire pour lui. Il nous demande si nous acceptons de recevoir son amour. Peut-être est-ce cela, finalement, le commencement de toute vie chrétienne : cesser de vouloir nous sauver nous-mêmes et accepter d’être sauvés. Accepter de se dessaisir pour être saisi par Lui.
Alors seulement nos mains, qui ont appris à recevoir, pourront apprendre à donner. Alors seulement notre pauvreté pourra devenir offrande. Alors seulement le pain que nous avons reçu pourra être partagé. Alors seulement notre vie pourra devenir, à son tour, un don. Et peut-être qu’au bout de tout ce chemin, il ne restera qu’une seule prière :
Seigneur, apprends-moi à recevoir.
À recevoir ta parole.
À recevoir ton pardon.
À recevoir ton pain.
À recevoir ta présence.
À recevoir ta main lorsque je sombre.
À recevoir ton amour lorsque tu t’agenouilles devant moi.
Et peut-être qu’un jour, comme Pierre, je comprendrai que le plus difficile n’était pas de te donner ma vie, le plus difficile était d’accepter que tu me la donnes.
Je pourrai enfin te dire comme les disciples dans la barque et l'officier romain au pied de la croix : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu. »

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